Il faut que tout change pour que rien ne change. Musil et l'Homme Nouveau 

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C'est bien connu : quand on s'intéresse à quelque chose, on le voit partout.

Cette année  j'ai assisté à des réunions dignes de l'Action parallèle, et j'ai même  croisé quelques  Diotimes.

Plus sérieusement, il y a eu, courant 2006 à Bruxelles, de très belles exposistions consacrées aux années 1900 -1930 , en Autriche (le Désir de la Beauté)  et en Russie (La Russie à l'avant-garde).


A propos de l'homme moyen :

Une exposition effectuée dans le cadre de l'institution scolaire de mon fils, concernant "Charles Houzeau", personnalité belge du XIXème siècle, m'a "ramenée" à Musil, mathématicien de formation, comme Ulrich dans le récit.
A cette époque naissait la statistique et Lambert Adolphe Quetelet imaginait "l'homme moyen" : "Si la loi déterminée pour l'homme moyen souffre quelques exceptions, comme toutes les lois de la nature, du moins, c'est certainement celle qui exprime le mieux ce qui s'observe dans la société, c'est là ce qu'il importe surtout de connaître."

Musil dira à sa manière que "les événements d'ordre collectif relèvent de la statistique".  
Il consacre deux pages, au moins, du tome II (publication posthume) à "l'homme moyen" ou "l'homme probable".

"En effet, même s'il est certain que l'histoire humaine ne tire pas ses meilleures impulsions de l'homme moyen, au total, génie et bêtise, héroïsme et inertie, elle n'en est pas moins l'histoire de millions d"incitations et de résistances, de qualités, de décisions, d'aménagements, de passions, de découvertes et d'erreurs que l'homme moyen reçoit et répartit de tous les côtés. (....) elle est en tous cas une histoire de la moyenne, ou, selon qu'on l'entend, la moyenne des millions d'histoires. Ainsi donc, même si elle devait éternellement osciller autour d'une valeur médiocre, quoi de plus absurde que de reprocher à une moyenne d'être moyenne !".
L'HsQ, Tome II.


L'engouement  scientifique de cette époque est presque amusant - à l'image de, cette danse de salon imitant le vol naissant des avions... -. Le "cercle de Vienne" se rattachait au mouvement philosophique issu du positivisme, de l'empirisme, etc... Musil a été nourri à cette école-là ; ayant lui-même rédigé une thèse sur l'oeuvre de Errnst Mach - appelé le philosophe de l'impressionnisme - ; considéré comme le maître à penser de la culture viennoise aux alentours de 1900.
Mais là encore, c'est la posture critique de Musil, "à l'écart", qui est intéressante aujourd'hui.

Musil a recours à la thermodynamique  pour illustrer le rôle du  "hasard' dans le déroulement de événements et donc de l'Histoire.
J'aime beaucoup l'image qu'il utilise pour fustiger les "penseurs historico-politique" pour qui "le présent succède à la bataille de Mohacs ou de Lietzen comme l'entrée au potage". 




A propos de l'Art 1900:

Beaucoup d'expositions sur ce thème à Bruxelles en 2006 :

L'exellente rétrospective "Russie à l'Avant-Garde, 1917".

Une exposition sur la "Wiener Werkstätte et le Palais Stoclet"  au Bozart ; exposition très joliment intitulée "le désir de la beauté".

Il se trouve que Bruxelles compte un rare exemple de réalisation imprégnée de l'esprit de la Wiener Werkstätte -  Le Palais Stoclet, encore habité par un membre de la famille à ce jour - construit en 1905-1911 par Joseph Hoffmann  et aménagé par certains artistes de la WW dont Gustav Klimt.

En parallèle était exposé une rétrospective sur la maison BING et l'ART NOUVEAU (un peu le pendant, finalement, de la WW pour l'Art Nouveau, à Paris.

Difficile de ne pas évoquer la figure d'Egon Schiele pour comprendre  ce qui se passait pendant ces années-là à Vienne...
"Shiele est un révolutionnaire avec une forte conscience sociale" ; qui refuse "un certain nombre de canons sociaux et moraux". Avec Schönberg, et d'autres, ils constituent un véritable "tremblement de terre". [Vienne 1900]
Je suis très impressionnée par cet artiste.





A propos des "esthétiques critiques":

Poussée par Musil - après avoir remis en cause mon sens de "réel" -  à m'interroger sur le sens du "beau", j'ai trouvé des repères intéressants dans un petit bouquin des Presses Universitaires de France "L'Esthétique" par Desnis Huisman... d'autant plus intéressants que le chapitre sur "les esthétiques critiques" est introduit par une citation directe de Musil, dans l'HsQ  : "Fin de l'individualisme. Peu importe à Ulrich. Il faudrait seulement sauver ce qui en vaut la peine".

L'auteur situe cette réflexion dans la veine de ceux qui, à l'époque, s'élevaient contre la "rationalité issue de Platon, puis des Lumières, de Hegel et de Comte" qui "étend une domination totale sur notre siècle, après avoir expulsé toute transcendance, absorbé toute critique, récupéré toute alternative".  C'est le "totalitarisme de la production industrielle" qui est dénoncée, au fond ce qu'on appellerait aujourd'hui "la pensée unique" qui étend sa domination au point de se "confondre avec la réalité" et qui voudra s'emparer de l'Art pour le "mystifier, mercantiliser, réduire" à fin de "l'intégrer par tous les moyens".
[école de Francfort, avec à sa tête W. Adorno (1903-1969) ].

Je trouve le texte de D. Huisman tellement intelligent et intelligible que je me permets de le citer encore ; d'autant qu'il évoque un autre de mes livres préférés : "A brave world" :

"Pour Adorno l'art moderne authentique disloque les totalités closes des systèmes idéologiques. La Totalité achevée n'est pas, comme le pensait Hegel, l'accomplissement de l'Esprit, mais la mort. Le "meilleur des mondes" (Huxley ou Orwell) est en fait celui qui, par la bureaucratie, la rationalité technicienne, l'administration de toutes choses, l'omnipotence de l'idéologie devenue "vérité", a liquidé l'individu, le particulier, la subjectivité.


"L'Eden de la société de consommation est une domination sans précédent".
"La réalité de l'art témoigne qu'un autre possible existe".
[D. Huisman, PUF]

Evidemment les commentaires sur Nietzsche [chap. III "Le positivisme ou l'âge moderne"] illustre parfaitement le lien profond qui unissait Musil au "maître" :

"
Nietzsche prépare une véritable révolution culturelle. En sapant les fondements philosophiques du bien et du mal, du vrai et du faux, Nierzsche ouvre la perspective multiple d'un monde vécu comme pur jeu d'intensités. Dès lors non seulement l'art n'a plus vocation symbolique de représenter une réalité supranaturelle mensongère, mais, en tant que jeu gratuit, il est le modèle de ce que pourrait être une autre civilisation guérie de la longue maladie du Sens et de sa transcendance. Ce n'est plus la théorie qui pense l'Art, mais l'art qui englobe la théorie comme fiction".







































J'aime ce dialogue de Platon qui dit, entre autres :   " Il y a discordance de ce qui est laid à l'égard de tout ce qui est divin; ce qui est beau est au contraire en accord.(....) L'objet de l'amour en effet, Socrate, ce n'est point, dit-elle, le beau, ainsi que tu te l'imagines... - Mais qu'est-ce alors ? - C'est de procréer et d'enfanter dans le beau".























































































































































L'HsQ,Tome II, p. 266, § 25.

"La plupart des hommes  sont comme ça, aujourd'hui. Beaucoup feignent une joie de vivre urgente, un peu comme on apprend aux enfants des écoles à sauter gaiement parmi les fleurettes :  toujours il y a quelque chose de voulu, et ils le sentent. En vérité, ils peuvent aussi bien se massacrer froidement les uns les autres que s'entendre cordialement."





Je pense à l'appel de  Zarathoustra :
"Vous dîtes que vous croyez en Zarathoustra ? Mais qu'importe Zarathoustra ! vous êtes mes croyants : mais qu'importent tous les croyants ! Vous ne vous étiez pas encore cherchés lorsque vous m'avez trouvé. C'est ainsi que font les croyants : c'est pourquoi toute foi est si peu de choses. Maintenant je vous ordonne de me perdre pour vous trouver vous-mêmes ; et ce n'est que lorsque vous m'aurez tous reniés que je viendrai auprès de vous."




koloman Moser, lithographie, 1901.
Koloman Moser, lithographie, 1901 (détail). "ART NOUVEAU" p.9.






 
Gustav Klimt, Frise de Beethoven, 1902.
Gustav Klimt,
Frise de Beethoven, 1902 (détail).
"VIENNE 1900".








 
Hoffman
Josef Hoffman, Motif géométrique, 1905 (détail) "ART NOUVEAU p. 360"









OTTO WAGNER


*
Otto Wagner
* Otto Wagner
* Les immeubles  d'Otto Wagner, Vienne.
"Maison de Majolique", Linke Wienzeile 40, 1898-1899.











le palais de la secession
Le palais de la Secession, Vienne.
Carte postale: Photo Matthias Herrmann.








 
Vienne l'Impériale
* Vienne, l'impériale.
Vue du palais du Belvédère (1722). Abrite notamment le "baiser" de Klimt.








 
Vienne La Rouge.

karl-Marx off *Vienne la rouge,
 le "Karl-Marx  Hof",  inauguré en 1930, par la municipalité austro-marxiste qui dirigea la ville de 1919 à 1934. 1400 logements avec tout un ensemble de services... connu de tous les étudiants en architecture de la planète !






Nietzsche, très présent  chez Musil :
"
le XXème siècle allait être celui du pâle criminel, le faux prophète qui promet le salut, mais manipule impitoyablement les gens en les entraînant à leur perte".









 
EGON SCHIELE
Affiche pour l'exposition d'Egon Schiele, Galerie Arnot, 1915, Vienne.
"VIENNE 19O0".













Wiener Werstätte
affiche pour les ateliers de la Viener Werstätte, détail, Joseph Hoffmann, 1905.
"VIENNE 1900".
















































































  1. MUSIL et notre temps
  2. L'AUTRICHE et MUSIL : Une folie créatrice dans une ambiance morbide
  3. MUSIL L'ECRIVAIN, ses personnages, ses idées,... et autres digressions
  4. MUSIL des sensations, le corps, la musique...   et l'humour

Musil et notre temps

Musil est un homme du XIXème siècle qui nous parle de la naissance de l'homme moderne avec une lucidité terriblement émouvante et très actuelle.

Il s'est positionné (entre autres) en témoin précis  de son époque ; ce qu'il reprochait à ses contemporains de ne pas se donner suffisamment la peine de faire.

On a d'ailleurs parlé de "Musil l'essayiste", autant que de "Musil le philosophe"  ; si ce n'est que "L'Homme sans Qualités" est bien une oeuvre littéraire, susceptible d'entrer en raisonnance avec son lecteur, par-delà les époques. 

Homme du XIXème siècle !... A-t-on vraiment idée de ce qu'ont  représentés, au tournant du siècle, l'innovation technique, scientifique, industrielle, les révélations sur l'évolution du genre humain, sur l'âme humaine, sur l'absence dévoilée de "Dieu" ?

Pour ma part, c'est au travers de Musil, que j'en ai pris pleinement la mesure.
Je ne suis pas certaine que "l'homme moyen" d'aujourd'hui ait une juste appréciation de cette période de notre histoire ; je ne suis pas certaine qu'elle soit bien enseignée sur les bancs de l'école secondaire ; beaucoup de tabous entourent encore certainement ces années sulfureuses de l'histoire Européenne, où le pire a côtoyé le meilleur,... où le meilleur a peut-être entraîné le pire.

J'ai peu appris la philosophie, à l'école, en France : L'Antiquité grecque, la Renaissance, les Lumières.... peut-être, très superficiellement, mais le XIXème, non ! Jamais essayé de comprendre les menaces qui déjà grondaient et qui annonçaient les horreurs du nazisme...  Je pense que c'est une lacune, la "commémoration" ne suffit pas !

Plus je lis le roman de Musil, plus je m'informe sur cette période, et mieux je comprends (et j'admire !) la posture critique de Musil (sachant qu'il aura mis près de 20 ans pour faire paraître le premier tome, en 1930 ; le récit se situant en 1913/1914).

Il n'y a qu'à citer quelques noms de cette génération qui a traversé les deux siècles et qui est née aux environs de Vienne : Les plus vieux, Freud, Adolph Loos, Klimt en 1862, Arthur Schnitzer, les plus jeunes, Hugo von Hofmannsthal en 1874, Schonberg, Musil en 1880, puis Shiele, Wittgenstein en 1889, la même année que .... Hitler. (cf. l'ouvrage collectif "Vienne fin de siècle" )

Une part non négligeable du récit est consacrée à dépeindre l'atmosphère si particulière aux yeux de Musil, et si symbolique de ce tournant de siècle, de l'empire d'Autriche-Hongrie en 1913 (ce pays "qui périt faute de nom" - titre du chapitre 98 du tome I) et qu'il appelle la "CACANIE" contraction de Kaiserlich-Königlich, impériale-royale).

De la confiance en la science pour tout expliquer, pour tout résoudre, pour libérer l'homme, on est passé à l'atrocité de la guerre massive, ; du "désir de la beauté" -  qui a donné naissance au concept d'Art total -, on est passé au totalitarisme simplificateur, exterminateur ; de l'utopie marxiste au bolchévisme, du capitalisme industriel au libéralisme consumériste,...

Musil fait renaître sous sa plume lucide les tendances opposées, contradictoires, qui prévalaient à cette époque. Il est fils d'une lignée de  fonctionnaires et d'ingénieurs. Dans le roman tous sont moqués : aristocrates, fonctionnaires, rebelles romantiques, nouveaus riches, artistes,..
Les noms de la génération montante des jeunes artistes peintres et architectes [ la Sécession - est née en mai 1897] ne sont pas explicites. Au contraire, les lieux qu'il dépeint, notamment la maison d'Ulrich, apparaît comme un vieux manoir aux allures aristocratiques, pas du tout fonctionnel, où le désordre semble régner et où les objets perdent parfois le sens des réalités. 

Il rapproche par ailleurs l'idée de l'ordre à l'idée de mort d'une manière qui me semble, pour l'époque, prémonitoire, des dérives, y compris esthétiques, de l'avant-garde intellectuelle.  

Musil donne l'impression de remettre tout le monde à sa place, revendiquant, en substance, "de ne pas accorder au "réel", aux "événements", autant d'importance" ... pour nous proposer d'envisager le monde autrement, d'expérimenter d'autres possibilités. Il propose également la recherche d'un "autre état" -  esquissé tout à la fin du tome I - et qu'il développe dans le tome II. Bref, on le sent un peu "au-dessus" des partis.

Ah bon ? Les choses auraient tout aussi bien pu être autrement.... les choses pourraient être autrement ? Incroyable !
"Et que feriez-vous si on vous donne le gouvernement du monde  ?" demandera la belle Diotime au séduisant Ulrich. "J'abolirai la réalité !".

Troublant dans un premier temps, voire obscur,... Mais la force de Musil est de s'insinuer doucement mais sûrement dans vos pensées.

 L'AUTRICHE et MUSIL : Une folie créatrice dans une ambiance morbide

Ce qui se passait à l'époque en Autriche, à Vienne, est à la fois au coeur de l'histoire puisque les événements qui s'en suivront seront déterminants , et, en même temps, semble particulier à cet empire archaïque.

Otto FRIEDLÄNDER, dans "Letzter Glanz des Märchenstadt", écrit en 1947 : "Entre 1900 et 1910, Vienne est un des grands centres intellectuels du monde, et Vienne n'en a aucune idée". [citation extraite de "Vienne, fin de siècle].

Or, Musil développe à plusieurs reprises cette idée dans son récit ; il vilipende son pays natal de mésestimer ses génies tout en reconnaissant que "jamais on n'(y) eût, comme ailleurs, tenu le paltoquet  pour un génie" .

Mieux encore, il parle à certains moments, "d'aversion"- sentiment typique des Autrichiens entre eux... pour en faire un sentiment désormais largement partagé.


Cette allusion à l'extension du sentiment "d'aversion" m' interpelle. Musil parle, à propos de son pays :
 "de rage de tout abaisser, caractéristique d'une époque qui n'est pas seulement persécutée mais persécutrice (....).
L'aversion n'est certainement pas un bon moteur historique.... j'espère ne pas  voir là, un rapprochement entre notre époque et la sienne, entre ces deux tournants de siècle.


C'est à "l'hétorégénéité sociale et culturelle de Vienne" que Käthe Springer ("Vienne fin de siècle, p. 363") voit une des raisons du foisonnement intellectuel sans précédent de cette époque. Mais elle ajoute que "la politique d'homogénéisation ethnique" y était telle, qu'il a fallu l'exil des auteurs de ces thèses pour qu'elles aient le retentissement qu'on sait.
La ville était encerclée par des valeurs pour le moins rétrogrades : antisémitisme largement incarné par le maire de la ville Karl Luerger - alors que la plupart de l'intelligentsia était d'origine juive -, morale bourgeoise particulièrement étriquée, hypocrite et étouffante.
Le problème de la sexualité est une des particularités de la société viennoise selon Elysabeth Roudinesco (doc. en vhs, "Klimt, Kokoschka, Schiele,..." ) où elle parle de "sexualité très frustrée"; ce qui explique d'ailleurs  combien l'hystérie  y fût un sujet d'étude privilégié (je me suis longtemps demandé pourquoi on ne parlait plus d'hystérie de nos jours...).

La sexualité n'est pas absente des écrits de Musil ; l'hypocrisie et l'enfermement de la morale bourgeoise de l'époque y est pléinement décrite (crise d'hystérie aussi ! ).

Dans le même documentaire sont explicitées les réactions aux expressions artistiques
révolutionnaires, incarnées notamment par le mouvement de "La Secession" : la "peur de la féminisation du corps social" et la façon dont une partie de la population, les femmes, les juifs, étaient considérés "dans le même panier" comme l'ombre menaçante  "de la décadence".

L'ambition de fin observateur de ses contemporains de Musil aurait été singulièrement occultée s'il n'avait évoqué les Juifs et l'antisémitisme. Il le fait dans son style. Paul Arnheim est peut-être juif ; nul ne le sait vraiment. Musil fait sans doute référence là à la société juive tout à fait intégrée et constitutive de la bourgeoisie montante, rivalisant avec l'aristocratie ; si bien qu'elle en aurait elle-même presque oublié ses origines. Cela donne lieu à un échange assez croustillant avec Le Compte Leinsdorf  qui reproche simplement aux Juifs
(émancipés en 1867...) d'avoir, en quelque sorte, germanisé leur patronyme et revêtu l'habit occidental... Tout ceci, bien sûr, placé dans le contexte des tensions terribles que traversait cette empire, tiraillé par ses multiples nationalités, et surtout par les tendances pro et anti-germaniques, pro et anti-slaves.

Christine LECERF, historienne de la littérature autrichienne, évoque, dans le même documentaire, trois crises de la société autrichienne, qu'elle rapproche de notre situation contemporaine : une crise des nationalités, une crise d'identité et une crise de la sexualité. On en retrouve l'expression dans le roman de  Musil.


Musil est souvent associé - comme élève de Mach - à un autre écrivain viennois Hermann Broch de la même génération que lui, mais aussi à Hermann Bahr de 20 vingt ans son aîné.

A cette époque, la culture de ces hommes s'étendait sans vergogne des arts à la science en passant par la psychologie. Broch avait l'élève de Ludwig Bolzmann (initiateur de la physique nucléaire, du principe d'entropie en thermodynamique,...). Cela me fait penser aux réflexions d'Ulrich empruntant à la théorie de l'entropie et au mouvement des molécules de gaz, une métaphore du cours de l'Histoire).
On pourrait continuer un moment.... tant la quantité, la qualité, et l'étendue des connaissances de ces hommes sont étonnantes.

Musil lui-même est mathématicien et ingénieur ; il a étudié la philosophie, la psychologie... et il évoque à plusieurs reprises (lors des conversations parfois houleuses avec son ami Walter) la disparition prévisible de ce type d'homme :

"Il n'y a plus un homme total face à un monde total, mais quelque chose d'humain flottant dans un bouillon de culture générale". 

Pour conclure son article  Käthe Springer, nous rappelle l'influence finalement déterminante des "utopistes" viennois du "tournant du siècle" , dont les idées ont été concrétisées, parfois temporairement : "Vienne la Rouge" des austros-marxistes, "l'Etat juif" de Herzl, les vues de Rosa Mayreder sur le rôle des femmes dans la société, le projet d'union européenne, et même le mouvement pour la paix associé à Bertha von Suttner...

MUSIL L'ECRIVAIN, ses personnages, ses idées,...
et autres digressions

Musil manie, d'une plume de  maître-écrivain et de philosophe rigoureux,  l'humour ironique et la dérision, comme ligne directrice de son récit.

C'est en poète qu'il utilise le rythme des mots, des phrases et des pages du récit. Il faut avancer dans le texte pour saisir la mélodie chargée d'émotion de l'ensemble. 

Dans un article disponible sur internet, Florence Godeau, Université Jean Moulin, Lyon 3, met en évidence des rapprochements entre Musil et Proust, en passant par l'analyse de deux personnages, Mme Cambremer, de la Recherche, et Mme Tuzzi, alias Diotime, cousine de l'Homme sans Qualités.
Selon l'auteure, toutes deux incarnent le courant spiritualiste (dont le maître à penser, auquel les deux écrivains se réfèrent, est Maeterlinck - "dont l'influence fut considérable sur les artistes du renouveau de l'esprit en Europe au début du XXème siècle"-).

La comparaison avec Proust saute aux yeux de n'importe quel lecteur. Un esprit d'époque sans doute, une certaine façon d'écrire, l'exploration du monde intérieur de l'homme comme un chemin de connaissance du monde en général.

J'ai été amoureuse de Proust bien avant d'être fascinée par Musil (bien incapable alors, d'ailleurs, de rentrer dans le récit de l'HsQ). Je sais que je ne suis pas la seule sur laquelle Proust exerce un attrait qui dépasse l'émotion littéraire - fût-elle exceptionnelle. En ce qui me concerne, cela rendrait presque la lecture de Proust, trop difficile, preque trop "à fleur de peau", comme la caresse directe d'un homme.

J'essayais récemment de faire comprendre à une amie en quoi Musil, pour moi, était différent. Je le qualifiais de plus cérébral, de plus intellectuel, de plus distancié avec le lecteur.

Évidemment, J-P Cometti [Musil Philosophe, chap. 4 "Ethique et esthétique"] étaye largement mieux cette comparaison...  En espérant ne pas trop le trahir, j'en retiens que Proust était intellectuellement, davantage proche du courant romantique ; alors que Musil s'est evertué à creuser ce difficile chemin pour rapprocher sciences et art, sentiment et intellect, ou ce qu'il appelle lui-même le "senti-mental". 

Au fond, Musil fustige autant, les tenants d'un forme de romantisme tardif (symboliste, spiritualiste,...), qui voient dans la rationalité scientifique les démons de l'enfer, et auxquels il reproche, précisément, le manque de rigueur (et une forme de snobisme), que les tenants d'une rationalité excessive, assimilant le monde à une "fourmilière" où l'individu se dissolverait.

L'allusion à la fourmilière est directe chez Musil (chap.11, tome I).

Diotime incarne évidemment le courant mystico-spiritualiste.
Mais Diotime, c'est également le prénom de cette prêtresse auprès de laquelle Socrate apprend "ce qu'il sait de l'amour". L'amour y est décrit comme le fils d'Expédient et de Pauvreté, toujours indigent, et toujours à l'affût. Philosophe, son objet est "la possession perpétuelle de ce qui est bon"... et par suite "l'immortalité".


Diotime est moquée dans le roman avec sa grande action patriotique, "l'Action Parallèle", pure fiction, frisant le grotesque, qui illustre l'aveuglement de la meilleure société Autrichienne à la veille de la première guerre mondiale. La "grande "Idéale", par ailleurs physiquement comparée à 'une vache", (ce qui ne l'empêche pas d'être une très belle femme), est une Idéaliste, et Musil n'aime pas trop les idéalistes.

Quand il évoque, au chap. 4 du tome I,
"les hommes du possible" il ajoute :
"On dit de ces fous qu'ils sont des idéalistes, mais il est clair que l'on ne définit jamais ainsi que leur variété inférieure, ceux qui ne savent saisir le réel ou l'évitent piteusement, ceux chez qui, par conséquent, le manque de sens du réel est une véritable déficience".

(Tant pis pour les Idéalistes... dont je fais un peu partie...).


Dans la deuxième partie du roman, Diotime se lance dans une grande étude sur la sexualité des femmes. En 1923 Rosa Mayreder faisait paraître un essai sur "sexe et culture".
Rien ne permet de rapprocher ces deux figures féminines (qui n'ont absolument pas le même "profil") ; cependant, c'est bien l'esprit d'une époque que traduit l'activité passionnée de Diotime, et qui la détourne par ailleurs de sa grande oeuvre pacifiste-).
Bien d'autres personnalités sont épinglées, tel cette sorte de gourou, "Meingast", que les amis artistes d'Ulrich, Clarisse et Walter, vénèrent. Plusieurs écrits  consultés donnent les noms de ces personnalités que Musil connaissait à l'époque et qui auraient servi de modèle à Meingast - Ludwing Klages notamment - ; personnalités appartenant notamment au courant spiritualiste.

Une autre figure tutélaire est présente, dans le tome I et II ainsi d'ailleurs que dans les pièces de théâtre (dans les "exaltés" notamment, les personnages font écho à ceux du roman) : le "professeur" ; figure du père d'Ulrich puis du mari et d'un prétendant d'Agathe dans le tome II. L'évocation de ce monde d'une intellectualisme poussiéreux et rigide est assez réjouissante sous la plume de Musil ; tout particulièrement à l'attention des professeurs de droit. 

La pauvre Diotime est par ailleurs amoureuse d'une autre cible de Musil (Paul Arnheim): l'incarnation du "capital", le "capitaine d'industrie", riche descendant d'une famille d'industriels allemands, écrivain renommé à ces heures perdues, quand il ne manoeuvre pas auprès des grands de ce monde pour de vagues questions de "puîts de pétrole"...  [je n'avais pas idée qu'un pareil enjeu était posé en 1913].
Les questions d'argent n'avaient rien d'anecdotique pour Musil, qui courut après toute sa vie, et qui est mort dans la misère.

Acide avec ses contemporains plus chanceux avec le succès, certains ne lui en tiendront pourtant pas rigueur, tel Thomas Mann, qui collecta des fonds pour l'aider.
Musil pressentait et était manifestement révolté par la "
pseudo-grandeur, et enfin tout ce que la publicité et l'habileté commerciale font passer pour grand". (chap. 101, tome I).

Pour reprendre les mots de Jean-Pierre Cometti dans son essai "Musil philosophe" (p. 19) :
"La philosophie musilienne est une philosophie d'ingénieur, habitée par un idéal de construction, une philosophie au regard de laquelle aucun absolu, nul à priori de doivent se voir accorder un droit de cité dont l'effet serait de restreindre le champ du possible, de l'expérimentation, ou d'entraver la voie de la recherche".


Musil renvoie dos-à-dos les donneurs de leçons, les moralistes,... qu'elles que soient leurs origines : bourgeoises, rebelles, intellectuelles, classiques, orientalistes.....

Dans un article accessible sur le net, Kevin Mullican, professeur à l'université de Genève, développe un aspect particulier de la philosophie autrichienne -
"le souci de la clarté et de la précision" -. Ce "souci", voire cette "obsession" très bien  incarnés chez Musil, renvoie à la "tradition brentanienne" de la philosophie autrichienne, "depuis Bolzano jusqu'à Musil et Wittgenstein en passant par Mach".

Ulrich est très souvent saisi par le doute, il n'est pas heureux, ne s'aime pas lui-même (il le dit en tout cas), il ne prétent à aucun "modèle" à suivre [pour Ulrich les philosophes sont des "violents" qui "faute d'armée, enferment le monde dans des concepts"] et n'appelle (Dieu soit loué, si je peux me permettre cette expression peu appropriée) à aucun bonheur, sur terre ou au ciel !)

Et cela fait du bien !



MUSIL des sensations, le corps, la musique...   et l'humour

Je pense à cette scène du tome II où Diotime reçoit Ulrich alors qu'elle souffre de ses "douleurs menstruelles". Ce chapître 16 est extraordinaire d'humour ; la belle écriture alliée à un redoutable sens ironique procure au lecteur un plaisir rare.

Il y a d'autres scènes subtilement hilarantes ; par exemple le chapitre 85 du tome I "Les efforts du général Stumm pour mettre de l'ordre dans l'esprit civil". La prétention de la pensée intellectuelle , dont le général Stumm tente de faire la synthèse au travers des âges, parce qu'il "s'est mis en tête" d'aider Diotime, est démontée par Ulrich qui conclut ainsi :

"Voici le tuyau que je te conseille de glisser à Diotime, (dit Ulrich) : que Dieu, pour des raisons qui nous sont encore inconnues, semble vouloir inaugurer l'âge de la culture physique. La seule chose qui puisse prêter un peu de consistance aux idées, c'est le corps auquel elles appartiennent, et ton rang d'officier te donnerait de plus, sur ce point, un certain avantage".

Tout le texte de Musil est extrêmement pesé et ciselé.

Bien sûr, là-encore, ou là-surtout, Musil et Proust apparaissent très proches. Je ne sais trop pourquoi, d'ailleurs, le chapitre 16 me fait penser à cette scène au début de Sodome et Gomorrhe, où Proust décrit avec une justesse crue, dans un langage d'un soin irréprochable, un rapport sexuel - entr'aperçu par l'auteur - entre deux hommes.

Les perceptions, les sensations, sont centrales dans  la pensée de Musil ; Ulrich essaie de théoriser, à plusieurs reprises, sur ce rapprochement entre corps et pensée pour atteindre "l'esprit". 


Jean-Pierre Cometti consacre une bonne part de son essai sur "Musil philosophe" à cet aspect de la pensée musilienne qu'il replace dans la perspective de l'époque.

Le sujet est complexe. 

Musil écrit parfois en savant. Au fil du roman, il entame une véritable recherche, recherche restée inachevée, d'autant qu'elle occupe tout particulièrement le deuxième tome, dans sa partie posthume.
 
Mais si la théorie peut rester relativement obscure pour le profane dont je fais partie, il reste le plaisir de s'abandonner au désir qui fait vibrer les corps et à la jubilation des descriptions.

Un dernier mot sur la musique.
Le piano a sa place dans le récit et la musique a joué sans doute un rôle important dans la vie de Musil comme en atteste un passage d'un essai "L"Europe désemparée" et d'une lettre à J. von Allesch, tel que relaté par J-P Cometti [Musil Philosophe, ed. du Seuil, 2001, p. 115].

La musique était un terrain privilégié d'étude pour les psychologues de la forme (Gestalt) que Musil connaissait bien (Stumpf notamment, avec qui il avait étudié, Brentano et un de ses principaux disciples Ehrenfels, Meinong et son élève Witasek,...).

J'aimerais en savoir plus sur ses goûts musicaux.

Je sais seulement que Clarisse, l'éternelle amie d'Ulrich, déteste Wagner - décrit comme un vieux bourgeois à béret - au point de se refuser à Walter chaque fois que ce dernier - renonçant aux exigences esthétiques des hommes nouveaux - s'abandonne à quelques accents du célèbre et sulfureux compositeur allemand.
C'est contre le piano qu'Ulrich déchargera un instant de colère, en tirant à travers lui, alors qu'Agathe, sa soeur, est en train de jouer.


On sait seulement que Walter et Clarisse jouent à quatre mains des extraits de la IXème symphonie de Beethoven (l'hymne à la joie) et Debussy est cité dans le tome II comme un représentant des "hommes nouveaux".


Je suis moi-même très sensible à la musique de Ravel et de Debussy, l'école française du début du XXème ; qui me semble assez éloigné de l'univers musical allemant et autrichien  de la même époque (la musique de Malher, par exemple,  directeur de l'opéra de Vienne à l'époque de Musil).

La grandiloquence des symphonies de ce dernier, par exemple, ou de Dvorak (la symphonie du nouveau monde), etc...  illustre sans doute les aspirations  et les angoisses de ce monde qui ne s'était jamais senti aussi puissant et aussi seul.

Pour l'instant, faute d'en savoir plus, j'associerais davantage Musil à Beethoven ou à Listz.
 
Je renvoie le lecteur courageux à ce rapport de thèse déniché sur Internet "temps et récit chez Gustav Malher : Une lecture croisée de Theodor W. Adorno et Paul Ricoeur", par Eva-Norah Pauset, Université de Lille III", où Musil est mentionné.

[FIN PROVISOIRE.]


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